EXTRAITS

LA DECROISSANCE
Entropie-Ecologie-Economie

de Nicholas Georgescu-Roegen (Economiste) - 1979 -

Personne, sans doute, ne pourrait dresser la liste de toutes les innovations qui ont marqué le progrès technique de l'humanité depuis le marteau de pierre jusqu'à la fusée interplanétaire en quelques milliers d'années seulement tant ces innovations sont nombreuses. Pour de bonnes raisons, elles font la fierté de notre espèce. Certes, il y a d'autres espèces biologiques qui emploient des outils - les castors, par exemple. Il y en a d'autres, comme les Catospiza pallida (un pic pinson des Galapagos), qui les façonnent aussi. Mais seule l'espèce humaine est devenue capable d'utiliser des outils pour produire des outils pour produire des outils... Toutefois, en envisageant tous ces splendides accomplissements on peut facilement ne pas distinguer les arbres qui composent la forêt. Pour comprendre la vraie nature de la présente crise de l'énergie et être en mesure d'imaginer son dénouement le plus probable, il faut écarter les innovations éblouissantes, mais subsidiaires, pour découvrir celles qui ont représenté un réel progrès technique. Aussi surprenant que cela puisse paraître, dans toute notre évolution technologique il n'y a eu que deux innovations vraiment cruciales.

Chronologiquement la première a été la maîtrise du feu et son utilisation pour des buts très variés. L'importance de cette découverte dérive de deux propriétés singulières du feu. Tout d'abord, le feu représente une conversion qualitative de l'énergie, la conversion d'une certaine forme d'énergie chimique en énergie calorifique. En outre, le feu procède comme une réaction en chaîne. Avec une seule petite flamme on peut faire brûler toute une forêt voire toutes les forêts. Le feu a mis les hommes en état de se chauffer et de cuire des aliments, mais surtout de fondre et de forger des métaux, de faire cuire la céramique et la pierre à chaux. Les Grecs de l'Antiquité avaient des raisons puissantes d'attribuer ce don du feu à Prométhée - un demi-dieu, non un simple mortel.

L'ère technologique ouverte par le don de Prométhée 1er - comme nous devrions l'appeler - a été l'âge du bois. En effet pendant des siècles le bois est resté l'unique source d'énergie calorifique efficace. Avec le temps, le don de Prométhée 1er contribua à sa propre extinction. En effet le hic de tout don prométhéen, c'est d'accélérer le développement technique, lequel, à son tour, contribue à l'épuisement croissant du « combustible » qui l'entretient. Ainsi, avec le développement industriel toujours croissant les forêts du monde occidental commencèrent à disparaître à grands pas. Durant la deuxième moitié du dix-septième siècle, la montée de la crise obligea les gouvernements, en Grande-Bretagne et aussi sur le Continent à soumettre l'abattage du bois de forêt à des restrictions sévères.

La crise qui paraissait alors imminente était à tous égards analogue à celle d'aujourd'hui : la technologie courante allait être privée de son support énergétique.

Le charbon était connu comme source de chaleur depuis le treizième siècle en Europe, mais un obstacle très important empêchait sa substitution au bois sur une échelle appréciable. Au-delà d'une certaine profondeur, pas très importante d'ailleurs, toute mine est inondée par les eaux souterraines. Or, à cette époque, les sources de puissance motrice étaient limitées aux muscles des hommes et des bêtes de trait, au vent et aux chutes d'eau. Ces sources n'étaient pas suffisamment puissantes pour assécher des mines; la quantité d'eau était parfois si grande que des centaines de chevaux étaient nécessaires pour cette opération.

Il est significatif que ni Galilée ni Huygens ne purent trouver une solution valable. Galilée conseilla aux miniers d'utiliser les pompes aspirantes, en expliquant que la nature a horreur du vide; et il fut très intrigué lorsqu'on lui rapporta que l'eau ne voulait pas monter au delà de dix mètres. Huygens, à son tour, expérimenta avec un cylindre dans lequel il chercha à faire monter le piston à l'aide de la poudre à canon!

Le salut est venu de Prométhée Il, cette fois deux mortels : Thomas Savery, qui inventa une pompe à vapeur, et Thomas Newcomen, qui inventa la première machine à vapeur. Leur don à été en effet prométhéen. La machine à vapeur, à l'instar du feu, représente une conversion qualitative, à savoir la conversion de l'énergie calorifique en énergie motrice. Tout comme le feu, la machine à vapeur entraîne aussi un processus en chaîne. Avec une seule machine à vapeur et un peu de charbon on peut extraire assez de charbon et d'autres minerais pour produire d'autres machines à vapeur avec lesquelles on peut produire encore d'autres machines à vapeur et ainsi de suite, tant qu'il y a suffisamment de combustible et de minerais appropriés.

Tout comme le don de Prométhée 1er, la machine à vapeur a entraîné un saut à la fois qualitatif et quantitatif de l'état de la technologie. Elle a mis les humains en mesure d'utiliser pour la première fois une source nouvelle et plus puissante d'énergie motrice, celle des combustibles fossiles. Nous vivons encore dans l'âge de ces combustibles. Mais l'extraordinaire aubaine minéralogique qui a commencé il y a à peu près deux cents ans maintenant, approche prématurément de sa fin, oeuvre inévitable du deuxième don prométhéen.

Aujourd'hui la question cruciale est de savoir si un nouveau Prométhée viendra résoudre la présente crise de l'énergie de la même manière que Prométhée Il a résolu la crise de l'âge du bois. Le réacteur nucléaire ordinaire n'est pas un don prométhéen.; il ne fait qu'élargir la source de chaleur comme l'a fait la découverte du pétrole autour de 1860. Le surrégénérateur pourrait être un don prométhéen car il effectue une conversion qualitative, celle de matériaux fertiles en combustibles fissiles. Cette conversion déclenche aussi un processus en chaîne, au moins sur le papier. Malheureusement, le surrégénérateur est entouré de risques graves non encore évalués suffisamment. Quant au contrôle d'une réaction thermonucléaire, on n'aperçoit encore aucune lumière à l'autre extrémité du tunnel. Il n'est d'ailleurs pas exclu que l'utilisation de l'énergie thermonucléaire reste confinée aux bombes de la même façon que la poudre à canon et la dynamite.

De fervents espoirs se sont récemment concentrés sur l'utilisation directe de l'énergie solaire. Il y a quelques années, Denis Hayes (1978), un esprit pourtant très méthodique et bien informé, a affirmé catégoriquement que « la technologie solaire est déjà là... on peut l'employer aujourd'hui ». Malheureusement ce qui est déjà là, ce ne sont que des recettes faisables pour utiliser l'énergie solaire. Une technologie solaire viable n'est pas encore là.

Aucune recette pour collecter directement l'énergie solaire ne conduit à un processus en chaîne. Aucune ne peut au moins se soutenir elle-même, car aucune ne peut concentrer suffisamment d'énergie pour reproduire les collecteurs employés dans l'opération. La preuve de cette affirmation est de même nature que celle qui sert à nier la possibilité du mouvement perpétuel de première espèce, par exemple. Malgré la propagande persistante annonçant le salut par l'énergie solaire, entretenue par des agences publiques et privées, et malgré les fonds appréciables qui ont été, et sont encore, dépensés pour la RD dans le domaine de l'énergie solaire, il y a pas même une petite installation expérimentale pour prouver que les collecteurs sont au moins auto-productifs. On ne peut pas objecter que cela coûterait trop cher. Entre certaines limites, le coût ne compte pas lorsqu'il s'agit d'une expérience cruciale (que l'on pense au voyage sur la lune). je crois donc ,que l'absence d'une telle expérience est en soi suffisamment symptomatique. Aussi, il me semble très improbable qu'un changement survienne d'ici peu. La difficulté est essentielle : l'énergie solaire arrive au sol avec une intensité extrêmement faible, une énorme quantité de matière (les collecteurs) est donc nécessaire pour la concentrer.

Sans doute, la situation peut changer de fond en comble sans aucun préavis. Mais puisque personne ne peut être sûr que Prométhée III arrivera, ni savoir exactement ce que sera son, don, une seule stratégie s'impose sans appel, à savoir une conservation générale bien planifiée. C'est de cette façon seulement que nous aurons plus de temps pour attendre la découverte d'un nouveau don prométhéen, ou, au pire, pour glisser lentement et sans catastrophes vers une technologie moins « chaude ». Évidemment cette dernière technologie ne pourrait être qu'un nouvel âge de bois, différent quand même de celui du passé, parce que nos connaissances techniques sont plus étendues aujourd'hui. Il ne pourrait en être autrement étant donné que tout processus évolutionniste est irréversible. Et si ce retour devient nécessaire, la profession des économistes subira un changement curieux : au lieu d'être exclusivement préoccupés de croissance économique, les économistes chercheront des critères optima pour planifier la décroissance.

Quoi qu'il en soit une politique salutaire de conservation n'est pas une tâche pour une seule nation, ni même pour plusieurs nations. Elle nécessite la coopération étroite de toutes les nations. Malheureusement une telle coopération se heurte à des obstacles insurmontables, qui tous appartiennent à la nature humaine.

D'une part la population de nombreux pays continue à croître à grands pas en dépit du fait qu'elle a déjà dépassé la capacité nutritive normale de la terre. Pour nous rendre compte de la gravité de la situation, pensons au fait que si la densité de leur population était égale à celle du Bangla Desh, les États-Unis devraient avoir cinq milliards d'habitants (un milliard de plus que l'actuelle population de la planète).

D'autre part dans les pays où l'industrie est fortement développée la consommation par tête d'habitant est cent fois plus élevée que dans beaucoup d'autres pays où règne la pauvreté sévère des masses. Et pour l'appareil industriel des pays développés ainsi que pour le confort extravagant auquel leurs habitants sont habitués un approvisionnement en pétrole (surtout) ample et continu constitue une question de vie et de mort.

Rien à l'heure actuelle ne nous encourage à croire que la lutte pour la possession du dernier baril de pétrole ne conduira pas à un affrontement nucléaire.

À la fin d'une conférence faite il y a dix ans, après avoir offert un programme bioéconomique minimal, je me demandais : « l'humanité voudra-t-elle prêter attention a un quelconque programme impliquant des entraves à son attachement au confort exosomatique (dérivé des organes détachables) ? Peut-être le destin de l'homme est-il d'avoir une vie brève mais fiévreuse, excitante et extravagante, plutôt qu'une existence longue, végétative et monotone ». Aujourd'hui, un nouveau courant scientifique rend l'horizon plus sombre, voire sinistre. C'est le biologisme qui soutient que nos comportements de base sont entièrement déterminés par notre constitution génétique. Des gènes ataviques, très résistants, font de l'homme un animal fondamentalement agressif et égoïste. Ainsi, même si Homo sapiens sapiens peut comprendre ce qu'il doit faire pour son salut écologique, sa nature l'empêche de suivre le conseil de la sagesse. Certes, il y a une crise de l'énergie, mais à ce qu'il paraît la vraie crise est la crise de la sagesse humaine.

Télécharger L'intégralité du livre de Nicholas Georgescu-Roegen

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L'HOMME UNIDIMENSIONNEL

HERBERT MARCUSE (Ecole de Francfort)


« Au début déjà la libre entreprise ne constitue pas une réussite complète. La liberté c'était travailler ou mourir de faim et c'était le labeur, l'insécurité et l'angoisse pour la majeure partie de la population. Si l'individu n'avait plus désormais à se produire sur le marché du travail en tant que sujet économique libre, la disparition de cette sorte de liberté représenterait en fait une des plus grandes réalisation de la civilisation. Les processus technologiques de mécanisation et d'uniformisation pourrait ouvrir à l'énergie individuelle un champ de liberté insoupçonné, au delà des besoins. La structure même de l'existence humaine serait transformée ; l'individu serait libéré d'un travail qui lui impose des besoins et des projets aliénants ; il réintégrerait sa vie. »

« L'intensité, la satisfaction et même le caractère des besoins humains, sauf au niveau biologique, ont toujours été conditionnés.

[...] on devrait déterminer les besoins des individus et leur droit à être satisfaits selon des critères qui dépassent la situation actuelle et qui établissent pour les besoins une échelle de valeurs qui soit véritablement en rapport avec la réalité humaine

Nous pouvons distinguer de vrais et de faux besoins. Sont "faux" ceux que des intérêts sociaux particuliers imposent à l'individu : les besoins qui justifient un travail pénible, l'agressivité, la misère, l'injustice. Leur satisfaction pourrait être une source d'aise pour l'individu, mais on ne devrait pas protéger un tel bonheur s'il empêche l'individu de percevoir le malaise général et de saisir les occasions de le faire disparaître. Le résultat est alors l'euphorie dans le malheur. »

 

« Toute prise de conscience [...] doit mettre en question les besoins et les satisfactions de l'univers établi en termes de vrai et de faux. »!!!!!!!!!!!!!

« Ce sont les individus eux-mêmes qui doivent répondre à la question sur les vrais et les faux besoins [...] quand ils seront libres de donner leur propre réponse. »

 

L'Homme unidimensionnel. Traduction de Monique Wittig, revue H. Marcuse. Editions de Minuit, 1968. Paru en anglais en 1964.