| Sur
le rapport de la théorie newtonienne à l'observation
Voici un texte extrait de Conjectures et réfutations*
de Karl Popper
Je critiquerai l'affirmation selon laquelle la
théorie newtonienne est dérivée de l'observation
pour trois motifs
:
Premièrement, elle n'est pas plausible d'un point de vue intuitif,
surtout si l'on compare la nature de la théorie et celle des observations.
Deuxièmement, elle est historiquement fausse.
Troisièmement, elle est logiquement fausse : il s'agit
d'une affirmation logiquement impossible.
Examinons le premier point : il n'est pas plausible, intuitivement,
que des observations puissent établir la vérité de
la théorie newtonienne. Il n'est que de se rappeler, pour le comprendre,
la différence extrême qu'il y a entre la théorie newtonienne
et n'importe quel énoncé d'observation. Tout d'abord, les
observations sont toujours inexactes, alors que la théorie formule
des affirmations absolument exactes. En outre, l'une des victoires remportées
par la théorie newtonienne réside dans le fait qu'elle a
pu affronter des observations ultérieures qui dépassaient
de beaucoup, en précision, le niveau auquel on pouvait atteindre
à l'époque de Newton. Or il n'est pas plausible que des
énoncés d'une précision supérieure, pour ne
pas parler de ceux d'une précision absolue, que formule la théorie
elle-même, puissent être logiquement dérivés
d'énoncés moins exacts, voire inexacts [1]. Et d'ailleurs,
même sans faire du tout intervenir ce paramètre de la précision,
il faut bien comprendre qu'on effectue toujours une observation dans des
conditions tout à fait particulières et que chaque situation
observée est toujours parfaitement spécifique. La théorie
affirme, à l'opposé, s'appliquer dans toutes les circonstances
possibles: elle vaut non seulement pour Mars et Jupiter ou encore pour
les satellites appartenant au système solaire, mais pour tout mouvement
planétaire et pour tous les systèmes solaires. Ses prétentions
vont même beaucoup plus loin encore. Elle comporte, par exemple,
des affirmations concernant la pression gravitationnelle à l'intérieur
des étoiles, qui, même aujourd'hui, n'ont jamais été
testées par l'observation. De plus, les observations sont toujours
concrètes, alors que la théorie est abstraite. Ce ne sont
jamais, par exemple des masses ponctuelles que l'on observe, mais des
planètes qui ont une certaine étendue. Si cet aspect n'est
peut-être pas décisif, ce qui, en revanche, l'est tout à
fait, c'est que jamais -j'y insiste- l'on ne peut observer une entité
comme les forces newtoniennes. Certes, puisque les forces sont définies
de telle manière qu'on peut les mesurer en mesurant les accélérations,
nous pouvons effectivement mesurer ces forces; et, dans certains cas,
on pourra le faire non pas en mesurant une accélération,
mais en utilisant, par exemple, un peson à ressort. Mais toutes
ces opérations de mesure présupposent toujours sans exception
aucune la vérité de la mécanique newtonienne.
Il est impossible de mesurer des forces sans supposer au préalable
une dynamique.
[...]
le fait d'accentuer encore le caractère abstrait de cette théorie
en évacuant la notion de force ou en y voyant qu'une pure et simple
construction axillaire ne réduit en rien l'aporie.
Voilà pour le premier point.
Le deuxième point était celui-ci : affirmer que la
mécanique newtonienne est dérivée de de l'observation
est historiquement faux. Bien que cette représentation soit très
répandue, elle n'en constitue pas moins un mythe ou, si l'on préfère,
une audacieuse déformation de l'histoire. Pour le montrer, j'indiquerai
brièvement le rôle joué par trois grands précurseurs
de Newton en ce domaine: Nicolas Copernic, Tycho Brahé et Johannes
Kepler.
Copernic a étudié à Bologne auprès du platonicien
Novara; et l'idée de placer le soleil et non la terre au centre
de l'univers n'était pas l'effet d'observations nouvelles mais
d'une nouvelle interprétation de faits anciens et bien connus,
à la lumière de conception platonicienne ou néo-platonicienne
à caractère semi-religieux. On peut en rattacher le Livre
VI de La République, où le soleil joue, dans le monde des
choses visibles, le même rôle que l'idée du Bien dans
celui des idées. Or l'idée du Bien est, dans la hiérarchie
platonicienne, celle qui occupe la place la plus haute. De même,
le soleil, qui confère aux choses visibles leur caractère
visible, leur vitalité et permet à celui-ci d'évoluer
et de progresser, domine la hiérarchie des choses visibles de la
nature.[...]
Cette conception platonicienne constitue l'arrière-plan historique
de la révolution copernicienne. Celle-ci ne s'est pas fondée
sur des observations mais sur une idée d'ordre religieux ou mythologique.
De telles idées, séduisantes et néanmoins assez extravagantes,
ont fréquemment été avancées par de grands
penseurs mais furent, tout aussi souvent, le fait de fous. Or Copernic,
lui, avait toute sa raison. Il était très critique à
l'égard de ses intuitions mystiques qu'il soumettait à un
examen rigoureux [...] Mais, d'un point de vue historique ou généalogique,
ces observations n'ont pas constitué la source de l'idée.
Celle-ci était première [...] elle en fournissait le cadre
nécessaire.
Johannes Kepler - le disciple et l'assistant de Tycho Brahé auquel
le grand maître avait confié ses observations non publiées
- était copernicien. [...] Kepler était très imbu
des doctrines astrologiques; et tout comme Platon, il était profondément
influencé par la mystique pythagoricienne des nombres. [...]
D'un point de vue historique [...] les lois de Kepler ne sont pas le résultat
d'observations. Les choses se sont passées ainsi: Kepler s'est
efforcé, sans succès, d'interpréter les observations
de Tycho Brahé à l'aide de son hypothèse première
de la circularité. Les observations ont réfuté cette
hypothèse, il a donc essayé les solutions les plus proches
de ce modèle: l'ovale et l'ellipse. [...]
En outre, les lois de Kepler étayent en partie, tout en y trouvant
une part de leur inspiration, sa croyance en un pouvoir ou une cause qui
émanerait du soleil tels les rayons lumineux, influenceraient,
régleraient ou produiraient le mouvement des planètes, y
compris la terre. Mais l'idée qu'il existait un influx ou une influence
venus des étoiles pour atteindre la terre représentait à
l'époque la pièce maîtresse de l'astrologie dans son
opposition au rationalisme aristotélicien. [...] C'est pourquoi
Galilée demeurait sceptique vis-à-vis des conceptions de
Kepler et c'est pourquoi aussi il lui était impossible de souscrire
à une théorie des marées qui expliquait celles-ci
par l'"influence" de la lune. [...]
Kant a en grande partie vu cela; il a également saisi que les expériences
physiques elle-même ne sont pas, du point de vue généalogique,
antérieures aux théories [...] tout comme Kepler avait interrogé
la nature sur la vérité de son hypothèse de circularité.
[...]
Le troisième point - il est logiquement impossible de faire dériver
la théorie newtonienne de l'observation - est une conséquence
directe de la critique faite par Hume de la validité des inférences
inductives, telle que Kant l'a mise en lumière. [...]
Kant a également montré que ce qui vaut pour la théorie
newtonienne doit être vrai de l'expérience quotidienne [...]
Sans interprétation théorique, l'observation demeure aveugle
[...].
* Paris, Editions Payot,
1985, p.278.
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Bertrand Russell formule
des considérations analogues dans L'analyse de l'esprit,
Paris, Payot, 1926, p. 95. |